20

 

Voir Keir s’avancer vers moi, vulnérable, sans arme ni armure, fit perler à mes yeux des larmes d’émotion. Torse nu, pieds nus, le visage grave et les yeux d’un bleu aussi intense que celui du ciel, il portait pour tout vêtement un pantalon taillé dans une toile fine et presque transparente que je reconnus aussitôt. Et pour cause… La tunique très suggestive qu’il m’avait fallu revêtir pour la cérémonie de soumission, au royaume de Xy, était taillée dans le même tissu.

Comme je m’étais livrée à lui à Fort-Cascade, Keir se livrait à moi au Cœur des Plaines. En comprenant cela, mon cœur déborda aussitôt de joie, de fierté et d’amour pour mon Seigneur de Guerre.

Il s’avança jusqu’à se trouver devant moi. Sa peau mate luisait comme si elle avait été huilée. Je me serais jetée dans ses bras s’il n’avait aussitôt mis un genou à terre pour s’incliner jusqu’à me montrer sa nuque. Un souffle de brise nocturne amena à mes narines la senteur de vanille qui émanait de lui.

Derrière moi, j’entendis Reness reprendre la parole.

— Le Seigneur de Guerre que vous revendiquez se prosterne devant vous, nu et désarmé.

Le choix des mots qu’elle avait employés prouvait de quel côté penchait son cœur. Essa, qui prit le relais, ne choisit pas ses termes au hasard non plus.

— Le guerrier que vous revendiquez se soumet à vous, Captive.

Keir me présenta ses mains, paumes ouvertes, comme je l’avais fait moi-même dans la salle du trône du palais royal de Xy. Vents Sauvages parla à son tour, un soupçon de sarcasme dans la voix.

— Vous êtes libre de le revendiquer ou de le rejeter, Captive. Parlez sans crainte, sous l’immensité du ciel et sous l’œil des Tribus. Il en sera fait selon votre désir.

Les paroles rituelles prononcées par Keir dans la salle du trône me revinrent en mémoire. Je tendis les mains et les plaçai au-dessus des siennes avant de proclamer :

— Par ce geste, je revendique mon Seigneur de Guerre.

Des vivats explosèrent dans la foule. Je pris les mains de Keir pour l’aider à se relever. Ses yeux bleus brillaient d’une joie profonde quand ils se rivèrent aux miens. J’élevai ses mains en l’air, de façon que nos paumes se touchent, et emmêlai étroitement nos doigts.

— Embrasse-moi, mon Keir.

— Lara !

Lentement, il pencha la tête, et nos lèvres se soudèrent pour un baiser plein de promesses qui fut salué par les hourras de la foule.

— Les neiges arrivent sur nous, déclara Essa dans notre dos. Le Conseil des Anciens se sépare jusqu’à ce que la chaleur et l’herbe nouvelle reviennent. Mais pour cette nuit, place aux célébrations !

Plus tard, je me retrouvai assise à côté de Keir, au bord du cercle de pierre, pour assister aux motifs de danse qui se tissaient sous nos yeux. Marcus, que sa capuche dissimulait aux regards, se tenait derrière nous. Amyu était là aussi, à nos côtés, de même que tous ceux qui nous avaient apporté leur soutien tout au long de cette aventure, qui trouvait avec cette fête nocturne son heureuse conclusion. Atira et Heath venaient de s’éclipser en nous promettant une danse tout spécialement conçue par Atira en notre honneur.

Avec un soupir de bien-être, j’appuyai mon épaule contre celle de Keir. Simus lui ayant rendu armes et cuirasse, il était redevenu le fier guerrier des plaines que je connaissais. Ce qui n’était pas spécialement pour me plaire, tant il m’avait paru irrésistible dans ce pantalon diaphane des plus révélateurs… En songeant que je pourrais peut-être le convaincre de le porter rien que pour moi dans l’intimité de notre tente, je me laissai aller à sourire.

Comme s’il avait deviné mes pensées, Keir se pencha pour me murmurer à l’oreille :

— Quel est cet air coquin, Captive ?

Ses lèvres papillonnèrent le long de mon cou avant qu’il n’ajoute :

— J’aimerais bien savoir à quoi tu penses…

En lui jetant un regard de côté, je décidai d’opter pour la franchise.

— À toi, répondis-je. Nu dans ce pantalon si seyant. Sur notre lit.

Keir se racla la gorge et s’agita nerveusement sur son siège.

Pour faire bonne mesure, je posai la main sur sa cuisse et griffai du bout des doigts le cuir de son pantalon.

Avant que j’aie pu l’en retirer, Keir mit sa main sur la mienne et la captura.

— Dis-moi, Captive… murmura-t-il d’une voix rauque. Ce serait très mal élevé, n’est-ce pas, de quitter la fête avant que tous les motifs de danse aient été tissés ?

Je poussai un profond soupir et répondis :

— Hélas ! je le crains. Mais il est vrai également que tu es un Seigneur de Guerre de la Grande Prairie. Exigeant. Impérieux.

Je tortillai mes doigts sous les siens avant de conclure :

— Et pourquoi pas mal élevé s’il le faut ?

— Pas de ça maintenant, maugréa Marcus en se penchant par-dessus mon épaule. Vous aurez tout le temps de vous retrouver cette nuit, quand toutes les danses en votre honneur auront été tissées.

Keir se redressa et serra mes doigts entre les siens.

— Il a raison, décréta-t-il. Ressaisis-toi, Captive.

Tournant la tête vers lui, je lui jetai un regard indigné. Dans notre dos, le rire caustique de Marcus retentit.

— Comme si vous n’étiez pas vous-même aussi impatient que l’étalon qui piaffe pour retrouver sa jument ! railla-t-il.

Ce fut à mon tour de me redresser en m’exclamant, choquée :

— Marcus !

— Chut ! Silence, tous les deux ! nous réprimanda-t-il à voix basse. J’ai fait dresser une tente rien que pour vous, sur la berge, à l’écart de tout. Vous pourrez y être aussi tranquilles que la Captive le désire.

— Gardée ? s’enquit Keir, laconique.

— Oui, répondit fermement Marcus. Sa situation fait qu’il est aisé d’en assurer la sécurité. J’aurai un abri à l’écart, moi aussi, avec vos affaires.

À mon intention, il ajouta :

— Y compris votre sacoche, Lara.

— Avec cette perspective, dis-je en souriant à Keir, il me semble possible d’attendre encore le temps qu’une ou deux danses aient été tissées…

Le motif de danse conçu par Atira avait pour thème le jeu d’échecs. Toutes les pièces étaient incarnées par des danseurs, et deux autres guerriers représentaient les joueurs, aux extrémités de « l’échiquier ». Chaque « coup » joué était l’occasion d’un duo dansé entre les pièces concernées. En somme, elle avait tenté et réussi une habile synthèse des exigences du jeu et de celles de la chorégraphie.

Lorsque le roi noir se retrouva échec et mat, un tonnerre de cris enthousiastes et de trépignements s’éleva pour saluer le spectacle. Keir ne perdit pas de temps. À peine les clameurs furent-elles retombées qu’il me souleva dans ses bras et quitta le cercle de pierre à grands pas, sur les traces de Marcus. Notre départ fut salué par quelques rires et commentaires entendus.

Du coin de l’œil, je vis Simus et mes gardes du corps quitter les festivités eux aussi. Keir et moi serions aussi en sécurité que possible pour cette nuit. À quelque distance du cercle de pierre, j’aperçus sur la berge la tente vers laquelle nous nous dirigions. Marcus n’avait pas exagéré : Keir et moi y serions aussi isolés que deux amants pouvaient souhaiter l’être.

Les bras noués autour de son cou, tandis que les hautes herbes qu’il foulait bruissaient contre son pantalon de cuir, je le taquinai en lui demandant à l’oreille :

— Qu’allons-nous faire de notre célébration privée, mon Seigneur de Guerre ? Jouerons-nous aux échecs ? Vous lirai-je de larges extraits de L’Épopée de Xyson ?

Un grondement sourd monta de la gorge de Keir.

— J’ai autre chose en tête, Lara.

Je fis mine de m’étonner.

— Vraiment ? Qu’est-ce que ça peut bien être ?

Il se pencha pour me le murmurer à l’oreille. Je me sentis rougir jusqu’à la racine des cheveux.

— Plus vite, Keir !

— Vos désirs sont des ordres, ma Captive.

Keir remercia Marcus et pénétra sous la tente. Je fus heureuse de constater que la petite lampe de chevet offerte par Keekaï s’y trouvait, sa flamme dansant gaiement dans ses flancs de terre cuite pour nous accueillir.

Avec un grognement d’impatience, Keir me déposa sur le lit et m’embrassa dans la foulée. Je me prêtai à ce baiser avec un enthousiasme qui ne le cédait en rien au sien, bombant le torse pour m’offrir aux caresses de ses mains posées sur mes seins. Mais lorsque je voulus l’enlacer, je gémis de frustration en ne trouvant sous mes doigts que le cuir durci de son armure.

— Keir ! protestai-je en mettant un terme au baiser. Déshabille-toi ! S’il te plaît…

Keir se redressa lentement. Un genou posé sur le lit, il commença à se défaire de ses armes et de sa cuirasse. Je soupirai en le voyant ôter ses vêtements l’un après l’autre, sans jamais me quitter des yeux.

— Si tu n’arrêtes pas de me regarder ainsi, me prévint-il d’une voix un peu tendue, cette célébration risque de tourner court.

Avec un sourire rêveur, je n’en continuai pas moins à le dévorer des yeux.

— Oh, je ne m’inquiète pas, répondis-je. Un grand guerrier comme toi saura bien relever ce défi…

Tout en le regardant se déshabiller pour moi, je tendis la main pour défaire les rubans de mes cheveux.

— Non ! protesta-t-il, le souffle court. Laisse-moi le faire.

Habillé de son seul pantalon, il s’assit au bord du lit et dénoua un à un mes rubans, jusqu’à ce que mes cheveux tombent librement sur mes épaules. Puis il y plongea les doigts, amena quelques mèches jusqu’à son visage et inspira profondément en fermant les yeux.

— Par les Cieux, que ça m’a manqué ! murmura-t-il tout bas. Plus que je ne l’aurais cru possible.

— Mes cheveux ?

— T’avoir près de moi, répondit-il en me dévisageant avec gravité. Sentir ton odeur. Te savoir sous ma tente. Dans mon lit.

Keir se pencha et déposa un chapelet de baisers sur mon visage. Je fermai les yeux et relevai le menton pour mieux me prêter aux caresses de ses lèvres brûlantes dans mon cou. Quand, finalement, il acheva cette douce torture par un baiser passionné sur mes lèvres, je me retrouvai pantelante et un peu étourdie.

L’expression de tristesse que je découvris sur ses traits suffit à me ramener à la réalité.

— Keir, que se passe-t-il ? m’inquiétai-je en lui caressant la joue.

— C’est plus fort que moi ! s’exclama-t-il d’une voix chargée de colère. Je n’arrive pas à oublier que j’ai failli t’envoyer à la mort en…

Je posai l’index sur ses lèvres pour le faire taire.

— Stop ! lui ordonnai-je fermement. Je suis là, saine et sauve, près de toi. C’est tout ce qui compte.

Keir me prit dans ses bras et enfouit son visage dans mes cheveux, murmurant dans mon cou des paroles de gratitude à tous les Éléments. Ses doigts se posèrent, au bas de mes reins, sur le lacet de la robe, avec lequel ils jouèrent. Je frissonnai en les sentant se glisser entre les boucles du lacet pour caresser ma peau.

— Keir ! protestai-je tout bas. Assez joué…

Un rire caustique le secoua.

— Je ne sais pas qui joue le plus avec les nerfs de l’autre, dit-il d’une voix tendue. Pas de sous-vêtements, ma Captive xyiane si bien élevée et si pudique ?

— On aurait pu les voir, expliquai-je en me tortillant pour échapper à ses chatouillements. Une Xyiane pudique et bien élevée ne montre pas ses sous-vêtements en public.

Sa main se figea au bas de mon dos.

— Je vois… reprit-il d’une voix de plus en plus rauque. Ma Captive xyiane pudique et bien élevée est donc nue et prête à accueillir son Seigneur de Guerre sous sa robe ?

— Oh, oui ! m’exclamai-je. Plus que prête.

Du bout des doigts, je jouai quelques instants avec les poils de son torse, titillant au passage ses mamelons.

— Dépêche-toi de délacer cette robe, ajoutai-je, que je puisse te montrer à quel point je suis prête, disponible… ouverte pour toi.

En hâte, ses doigts remontèrent le long de mon dos et s’activèrent sur le nœud du lacet.

— Il va me falloir du temps pour en venir à bout, maugréa-t-il. Mais je suppose qu’il n’y a pas moyen de faire autrement. Tu crois que Marcus m’en voudrait beaucoup si je fendais ta robe en deux d’un coup de dague ?

Cette perspective me fit rire. D’un rire nerveux… Un nouveau frisson me secoua tandis que ses doigts tiraient laborieusement sur les boucles du lacet.

— Ça va prendre une éternité ! constatai-je d’une voix plaintive. Marcus pourrait peut-être comprendre si…

— Je connais un bon moyen pour te faire patienter.

En réponse à mon regard interrogateur, je vis flamber au fond de ses yeux une lueur de malice. L’instant d’après, ses lèvres se posaient sur les miennes. Nous échangeâmes de longs baisers qui me laissèrent plus que jamais impatiente qu’il en termine avec ma robe. Quant à lui, il paraissait décidé à prendre tout son temps.

— Keir ! suppliai-je quand nos lèvres se séparèrent.

Ses doigts desserrèrent une autre boucle et s’attardèrent pour titiller ma peau du bout des doigts.

— Ainsi, reprit-il langoureusement, quand j’en aurai terminé avec ce lacet et que je ferai glisser cette robe sur tes épaules, je trouverai en dessous tes seins aux pointes durcies, réclamant mes caresses…

Du bout de la langue, il titilla le lobe de mon oreille avant de poursuivre :

— Et lorsque je glisserai ma main dessous, je découvrirai ton jardin secret tout chaud et tout humide pour moi…

Il avait parlé d’un ton fier, presque arrogant, et quand il mit ce programme à exécution, je renversai la tête en arrière et poussai un long gémissement.

— Par ce geste, conclut-il, je revendique ma Captive.

Entièrement conquise, je fermai les yeux et me livrai sans retenue aux torrents de plaisir que ses caresses faisaient naître en moi. Juste avant de sombrer, j’eus le temps de me rappeler que j’avais failli perdre cet homme qui me comblait de bonheurs.

Merci, Dame de la Lune et des Étoiles. Merci…

Le lendemain matin, je m’éveillai reposée et en grande forme. Bien au chaud, lovée contre le flanc de Keir, ma tête posée sur son épaule, je sentais son bras peser sur ma hanche.

Des bruits indistincts se faisaient entendre à l’extérieur – des chevaux, peut-être, ainsi que des préparatifs culinaires autour d’un feu. Marcus, sans doute, s’activait à confectionner notre petit déjeuner. Levant doucement la tête, je humai l’air un instant et me mis à saliver en reconnaissant l’odeur de ces petits pains fourrés dont il avait le secret.

Avec un luxe de précautions, je parvins à soulever le bras de Keir et à sortir du lit sans le réveiller. Rapidement, je passai sa cape autour de mes épaules. Inutile de prendre le temps de m’habiller. Je comptais juste aller quémander quelque chose à boire et à manger à Marcus et revenir bien vite au chaud dans notre lit.

Mon Seigneur de Guerre dormait d’un sommeil profond. Apparemment, notre folle nuit avait achevé de l’épuiser… En fermant la cape autour de mon cou, je lui jetai un dernier coup d’œil. La vue de ce fin pantalon de toile blanche dans lequel il avait dormi m’arracha un sourire. Peut-être, un peu plus tard, lui demanderais-je de l’enlever pour moi…

Mais pas avant d’avoir avalé quelque chose.

En sortant de la tente, je m’arrêtai un instant, pieds nus sur un tapis d’herbe foulée, et observai les alentours. Nous nous trouvions au bord du lac, à une certaine distance du Cœur des Plaines. Dans cette direction, rien ne bougeait. Mais sur ma droite, une tente plus petite que la nôtre avait été dressée sur la berge. Devant brûlait un feu près duquel je voyais s’activer quelqu’un qui ne pouvait qu’être Marcus.

Dispersés dans la vaste prairie, derrière moi, il y avait également quelques chevaux en train de paître. Je reconnus Grandcœur parmi eux. En m’apercevant, il dressa la tête et hennit doucement, comme pour me saluer, avant de retourner tranquillement à son repas.

Je partis en direction de la tente de Marcus, en faisant attention où je mettais les pieds. Remarquant un sentier d’herbes aplaties, je m’appliquai à le suivre. Si je me blessais en marchant pieds nus, les remontrances de Marcus – ainsi que celles de Keir – seraient sans fin.

Marcus, qui émergeait de sa petite tente, me vit arriver et m’adressa un grand geste du bras avant d’aller surveiller ses poêlons sur la fosse à feu. Je pressai le pas, alléchée par la perspective de déguster quelques petits pains tout frais. La fraîcheur nocturne s’attardait un peu. Le soleil n’avait pas encore eu le temps de réchauffer la terre. Même si le tapis d’herbe était doux sous mes pieds, je regrettais un peu de n’avoir pas pris le temps d’enfiler mes chaussons.

Marcus se redressa à mon approche, le visage réjoui.

— Kavage, Captive ? me demanda-t-il d’un ton enjoué. Les petits pains ne sont pas tout à fait cuits, mais ça ne saurait tarder.

J’acquiesçai d’un signe de tête et tendis mes mains vers le feu pour les réchauffer.

— Et aussi un peu de gurt, si tu en as… ajoutai-je. Keir dort encore.

— Qu’il en profite, dit-il en allant chercher le pot de kavage sur le feu. Il a bien besoin de récupérer.

Un buisson d’herbes hautes, à côté de lui, se mit soudain à bruire de manière inquiétante. Sans autre avertissement, Iften en jaillit, cuirassé et armé, trempé de la tête aux pieds, couvert de boue et de végétaux. Avant que j’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, il sauta sur Marcus, profitant de l’angle mort de son champ de vision, et lui plongea sa dague dans le flanc.

Figée par l’horreur, j’eus l’impression que le temps s’arrêtait. Durant ce qui me sembla durer une éternité, nous restâmes tous trois comme paralysés. Puis Iften retira sa lame du corps de Marcus et, cette fois, le temps parut s’accélérer.

Portant la main à son flanc, Marcus tituba en arrière, le visage blême. Avant de s’écrouler, il eut la force, dans un souffle, de me lancer un ultime conseil :

— Courez !

Libérée de la peur qui tétanisait mes muscles, je fis volte-face et me mis à courir en appelant Keir au secours. Iften ne perdit pas de temps et bondit derrière moi. Les mains tendues, il parvint à attraper l’ourlet de ma cape. Je me sentis violemment tirée en arrière, mais parvins à libérer le vêtement en tirant dessus d’un coup sec. Nous nous faisions face, à présent, et Iften se trouvait entre moi et la tente dans laquelle dormait Keir. Un rictus de pure méchanceté déformait ses lèvres, découvrant ses dents luisantes d’un jus brunâtre.

Je tentai de lui échapper en me précipitant sur le côté, mais il parvint une fois de plus à attraper au vol le bord de ma cape. Je sentis le lien qui la fermait s’enfoncer dans ma gorge et dus le retenir à deux mains pour pouvoir respirer. L’instant d’après, tirée brusquement en arrière, je perdis l’équilibre et tombai sur le dos.

Paniquée, je poussai un nouveau cri pour prévenir Keir, mais seul le long hennissement d’un des chevaux me répondit. Iften me tomba dessus avant que j’aie eu le temps de me relever. Assis à califourchon sur moi, il plaquait mon bras droit au sol sous son genou. La cape s’était ouverte sur ma nudité, ce qui rendait son contact plus révoltant encore.

Le souffle coupé, j’essayai en vain de me débattre. Iften avait emprisonné ma main libre dans sa main droite, qui gardait les séquelles de sa blessure. Hélas, il restait encore beaucoup de force dans cette main-là, et je ne pus libérer la mienne. Devant mon visage, il brandissait sa dague encore trempée du sang de Marcus.

— Ton heure est venue, Xyiane ! souffla-t-il, les pupilles réduites à deux têtes d’épingle. L’heure de sauver mon peuple de ton influence maléfique !

Les yeux écarquillés par l’horreur, je le vis brandir son arme au-dessus de moi, visant le cœur. Mais alors que tout semblait perdu, un bruit de galopade se fit entendre derrière nous. Iften hésita un instant de trop. Un rugissement de douleur lui échappa lorsque les dents de Grandcœur se plantèrent profondément dans son épaule.

Lâchant son arme, Iften se redressa pour faire face à son agresseur. Mon bon vieux cheval, placide et prompt à s’endormir, écumait de rage. D’un violent coup de tête, il envoya valser Iften sur le côté, de manière à s’interposer entre lui et moi. Revenue de ma surprise, je m’empressai de saisir la dague sur le sol et de me relever.

En poussant des hennissements furieux, Grandcœur se cabrait et secouait la tête, faisant voler sa crinière. Iften se redressa face à lui, le visage tordu par la haine. De son dos, il tira une épée et hurla de colère. Un autre hurlement se fit entendre. Reportant mon attention sur notre tente, je vis Keir en jaillir, une épée dans chaque main. Seulement vêtu de son fin pantalon de toile blanche, il se mit à courir à toutes jambes pour nous rejoindre.

Iften, qui avait tourné la tête pour le voir arriver, lâcha une bordée de jurons et prit dans son dos un bouclier qu’il passa à son bras blessé. En resserrant autour de moi les pans de ma cape, je réalisai avec angoisse que Keir allait devoir affronter, à demi nu, un adversaire totalement équipé.

Pas un instant cela ne parut le retenir. Il fondit sur son ennemi comme l’orage sur la plaine, lui assenant à la volée un coup d’une de ses épées, puis de l’autre. Iften feinta pour éviter le premier et se servit de son bouclier pour bloquer le deuxième. Un sourire de dément enlaidissait ses traits, et je voyais la folie danser au fond de ses yeux.

Keir l’observait, le visage de marbre et les yeux durs, ses épées brandies devant lui. Le souffle court, il se ressentait encore de sa course effrénée, et l’ecchymose à son épaule me semblait plus impressionnante encore que la veille. Tous ses muscles bandés, Iften le défiait du regard, montrant les dents comme pour l’impressionner. L’espace d’un interminable instant, ils se firent face ainsi en tournant sur eux-mêmes, en une danse gracieuse et mortelle.

Brusquement, Keir passa à l’attaque. Iften, sur la défensive, para ses coups avec son bouclier. Il céda du terrain avant de passer à la contre-offensive. Sans bouclier pour se défendre, Keir eut fort à faire pour repousser l’assaut avec ses seules épées.

Une nouvelle fois, ils se firent face et se remirent à tourner sur eux-mêmes, aussi essoufflés l’un que l’autre. Sous ma cape, je serrais la dague subtilisée à Iften, mais je n’étais pas assez inconsciente pour tenter d’intervenir. Marcus m’avait appris à ne pas gêner mes défenseurs et à me tenir à l’écart de…

Marcus !

Vivement, je reportai mon attention sur sa tente mais ne vis rien d’autre que la fosse à feu d’où s’élevait un panache de fumée. Le bruit des lames qui s’entrechoquaient me ramena au combat en cours. Grandcœur piaffait toujours entre moi et les deux combattants, comme s’il cherchait à m’éloigner d’eux.

La rage d’Iften était brûlante comme de la lave, celle de Keir tranchante comme de la glace. Je frissonnai en voyant luire dans ses yeux l’éclat meurtrier de la vengeance. Il ne pouvait y avoir qu’une issue à ce combat : Iften allait mourir, même si Keir devait pour cela périr avec lui. Je faillis le mettre en garde, le supplier de rester prudent, mais je me retins à temps. Keir ne m’aurait pas écoutée, et mes cris n’auraient servi qu’à le déconcentrer.

La mâchoire crispée, le regard intense, Keir faisait décrire à ses épées des moulinets devant lui, comme pour narguer Iften et le défier d’attaquer. À l’abri derrière son bouclier, Iften se prêtait au jeu, guettant la moindre faiblesse, le plus bref instant d’inattention pour frapper.

Cessant brusquement de piaffer, Grandcœur poussa un hennissement effrayant et se lança en avant, passant près de moi à me frôler. Pivotant sur mes talons, je fis volte-face à temps pour voir deux prêtres guerriers, un homme et une femme, émerger du lac.

Terrifiée, je restai figée sur place, incapable de réagir. Eux ne perdirent pas de temps. Leurs nattes emmêlées volaient derrière eux au rythme de leur course. Habillés uniquement de leurs tatouages et de pantalons de cuir, ils couraient vers moi, l’eau ruisselant de leurs muscles bandés et des dagues qu’ils brandissaient devant eux.

Grandcœur galopait à leur rencontre, prêt à en découdre. Les prêtres guerriers se séparèrent, partant chacun d’un côté. Grandcœur se lança à la poursuite de l’homme. La femme poursuivit sa course vers moi.

Je parvins enfin à reprendre mon souffle, mais je restai interdite et pétrifiée, ma cape ouverte devant moi révélant ma nudité. En me découvrant ainsi, la prêtresse guerrière sourit de toutes ses dents. Sans doute, à ses yeux, étais-je une cible facile. En la voyant se camper devant moi, sa dague prête à m’embrocher, son regard luisant de la certitude de la victoire dans son visage couvert de tatouages, mon sang ne fit qu’un tour.

J’entendis Keir, qui venait de prendre conscience du danger que je courais, crier derrière moi. J’entendis également le bruit écœurant que firent les sabots de Grandcœur en frappant le prêtre guerrier en pleine tête. Mais toute mon attention restait focalisée sur mon assaillante et sur la colère qui m’habitait.

En me tuant, elle allait aussi assassiner mon bébé !

Un ricanement méprisant monta de ses lèvres.

— Pour une Xyiane, dit-elle, je dois reconnaître que tu affrontes la mort crânement !

Sans hésiter et sans lui laisser le temps de comprendre ce qui lui arrivait, je sortis la dague d’Iften des plis de ma cape pour la lui planter en travers du cou. Cette fois, ce fut à elle de rester figée par la surprise, les yeux écarquillés. Elle n’eut pas la présence d’esprit de profiter de ses derniers instants pour m’attaquer. Par précaution, je récupérai néanmoins la dague et reculai de quelques pas pour me mettre à l’abri.

Bouche bée, tel un poisson brusquement tiré de l’eau, la prêtresse guerrière lâcha son arme et tomba à genoux. Ses mains se portèrent à son cou pour contenir le flot de sang qui en jaillissait. Je savais quant à moi que ses efforts resteraient vains et qu’elle était perdue. Une guérisseuse sait comment donner la mort.

Tandis qu’elle s’écroulait dans l’herbe, face la première, je me retournai et vis Grandcœur réduire en bouillie sous ses sabots l’autre prêtre guerrier. Tout danger étant écarté de ce côté-là, je reportai mon attention sur Keir.

En le découvrant assez proche de moi, je compris qu’il avait tenté de me venir en aide et qu’Iften avait dû l’en empêcher. Celui-ci poussa des cris de rage et de frustration en constatant que j’étais toujours vivante et que ses deux complices avaient succombé. Keir, lui, y puisa un regain d’énergie, et le combat entre eux reprit de plus belle. Mais cette fois, les rôles étaient inversés, et c’était Iften qui se défendait avec l’énergie du désespoir.

Alors que je me demandais combien de temps ils allaient encore pouvoir tenir ainsi, Iften chargea Keir, le bouclier en avant, et tenta de le renverser. Keir parvint à esquiver l’assaut, et quand Iften se retourna, il lui assena d’estoc un formidable coup d’épée que son adversaire eut tout juste le temps de parer. La lame s’enfonça si profondément dans le bois du bouclier que Keir ne parvint pas à la retirer.

Iften, se voyant vainqueur, poussa un cri de triomphe. De son bras valide, il se fendit pour atteindre Keir, qui n’eut qu’à bloquer le coup avec sa deuxième épée. Et lorsqu’il utilisa celle qui était restée fichée dans le bois du bouclier pour repousser violemment le bras d’Iften sur le côté, celui-ci craqua avec un bruit sinistre et son propriétaire se mit à hurler.

Abandonnant son épée inutile, Keir lança la seconde à toute volée. La pointe traça dans la gorge d’Iften un sillon sanglant. Les yeux ronds, ce dernier lâcha son arme et porta sa main à la plaie béante, d’où s’écoulait un sang épais. Keir en profita pour lui porter le coup de grâce. En un éclair, il lui plongea son épée dans le cœur et l’en retira aussitôt. Iften fit un pas chancelant, avant de s’écrouler lourdement.

— Keir ! m’écriai-je.

Je commençai à m’élancer vers lui, mais il m’arrêta d’un geste de la main. L’épée prête à frapper, plus que jamais concentré, il s’approcha d’Iften, sa lame dégouttant encore de son sang. Celui-ci gisait sur le dos, les yeux ouverts. Le cœur battant, incapable de le quitter du regard, je demandai :

— Il est… mort ?

Keir attendit quelques instants encore avant de s’accroupir lentement, sans relâcher sa vigilance. En le voyant poser la main sur la poitrine d’Iften, je retins mon souffle.

— Mort ! lâcha-t-il avec satisfaction en se redressant.

Comme pour bien montrer qu’il n’y avait plus rien à craindre, il jeta son épée sur le sol. Puis, se tournant vers moi, il m’ouvrit les bras et je courus m’y blottir, éperdue de soulagement.

Nos lèvres se cherchèrent, se trouvèrent, s’unirent longuement ; nos mains se joignirent, s’étreignirent. Mais la réalité devait finir par reprendre ses droits, et je m’écartai soudain de Keir en lâchant dans un souffle :

— Marcus !

Pivotant sur mes talons, je me mis à courir en direction de la tente. Il n’y avait pas de corps à l’endroit où j’avais vu Marcus s’effondrer, mortellement blessé. Je ne découvris qu’une tache de sang dans l’herbe, et une traînée sanglante qui menait à l’intérieur de sa tente.

Le cœur serré, je me tournai vers Keir, incapable de me décider à entrer. Son visage reflétait la même angoisse, la même appréhension. Il me prit la main, la serra fort dans la sienne, et nous remontâmes ensemble la piste sanglante.

Marcus gisait sur le sol, couché sur le flanc, près de son lit de camp. Ma sacoche était posée sur le lit, son contenu répandu sur le sol.

Sans dire un mot, Keir alla s’accroupir près de Marcus et le souleva dans ses bras pour l’allonger doucement sur son lit. Laissant tomber la dague d’Iften, je courus m’agenouiller à son chevet, cherchant sa plaie sous mes doigts.

— Cap… Captive !

L’œil de Marcus s’écarquilla lorsqu’il me découvrit penchée au-dessus de lui. Il paraissait aussi choqué et désorienté que je l’étais moi-même. Il avait glissé sa main sous sa tunique couverte de sang, de boue et de traces d’herbe.

— Marcus…

Lentement, je tirai sur son poignet pour ressortir sa main, redoutant ce que j’allais découvrir. Mais au lieu de la plaie béante attendue, je trouvai en soulevant le vêtement une poignée de mousse de sang dont la couleur vert pâle me prouvait qu’elle avait servi.

— Je… je me suis rappelé… ce que vous aviez expliqué à Gils, balbutia Marcus tandis que je retirais précautionneusement le tampon végétal.

En secouant la tête avec tristesse, j’observai la peau de son ventre, boursouflée par une épaisse cicatrice rouge. La mousse de sang ne pouvait être utilisée ainsi, sur une plaie abdominale profonde. Si les intestins étaient atteints…

D’une main tremblante, je ramassai sur la peau de Marcus un peu du sang dont elle était maculée et le portai à mes narines. L’odeur en était franche, nullement corrompue. C’était l’odeur du sang, mais sans aucun relent de fèces ni de poison. La plaie était abdominale, mais grâce à la Déesse – ou aux Éléments –, la lame ne semblait pas avoir provoqué de gros dégâts internes.

Avec un cri de joie, je me jetai au cou de Marcus et fondis en larmes.

L'élue
titlepage.xhtml
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html